DEAD SOULS – Les âmes mortes de la Chine

Que faut-il faire avec une oeuvre de huit heures quasi impossible à distribuer comme DEAD SOULS de Wang Bing? Faut-il la considérer comme un rara avis du grand écran et limiter son public ou doit-il faire partie de la prolifique scène des plateformes VOD spécialisées? Alors que l’acquisition des droits du film pour l’Amérique du Nord (avec une division du film en trois parties) par Icarus Films et Grasshoper Film est une surprise, sa sortie limitée doit être questionnée plus d’un an après sa première projection. Je ne souhaite pas répondre à cette question ici, mais il est important de garder en tête le problème logistique du film de Wang Bing à cause de sa durée. Une distinction ne pas être faite entre la durée comme forme et la durée comme contenu dans DEAD SOULS, car aussi bien le réalisateur que ces sujets en manquent. Ils sont septuagénaires, octogénaires, voire même nonagénaires, et il leur reste donc très peu de temps pour raconter leurs histoires et à Wang Bing pour les écouter. Mais s’il a eu la chance d’écouter et d’enregistrer, il nous fait comprendre ce qu’il a perdu depuis le début de son travail sur le film jusqu’à sa production, le temps – l’éternel temps d’écran, le fameux mummy complex d’André Bazin.

La Campagne des cent fleurs (1956-1957) a été une période de libéralisation durant laquelle le Parti Communiste chinois de Mao Zedong encouragea ses citoyens à exprimer leurs opinions en ce qui concerne le régime par des retours – polémiques, critiques, recommandations… Après un revirement influencé par les mouvements communistes internationaux du milieu des années 50 et avec toutes les cartes sur la table, le régime Maoïste débuta le Mouvement anti-droitiste – un processus de ré-éducation (en réalité d’éradication) des  ex-citoyens nationalistes (aussi appelés droitistes) et de tous ceux qui étaient « anti-révolutionnaires ». La cible principale était les intellectuels qui étaient encouragés à parler pendant les campagnes précédentes (plus de détails sont disponibles dans les retranscriptions du fameux discours du Président en 1957 « On the Correct Handling of Contradictions Among the People »). Entre 550,000 et 1,300,000 de personnes furent sélectionnées et envoyées dans des camps de travail dans l’optique de les ré-éduquer par le travail.

La recherche de Wang Bing, qui a consisté à rencontrer et interviewer 120 survivants des camps de travail de Jiabiangou situés dans la province de Gansuand et du camp de Mingshui, le dernier camp à avoir été ouvert (automne, 1960) a donné lieu à plus de 600 heures de matériel; 3200 de ces « anti-révolutionnaires » ont été envoyés dans ces camps, dont seulement 500 survécurent dans des conditions extrêmes en manquant de nourriture. La version finale, d’environ 500 minutes, suit la chronologie originale des interview, sélectionnées de telle sorte à créer un discours didactique qui ne prétend pas être exhaustif. Wang Bing construit une oeuvre stimulante de cinéma direct, ne recadrant quasiment jamais et n’utilisant pas de mouvements de caméra lorsqu’il interroge les survivants. Ses questions indiquent qu’il est principalement intéressé par deux aspects: les histoires de prisonniers connus ou anonymes qui sont morts durant la campagne et les petits détails mais non moins importants qui concernent le processus de survie.

La première interview est celle de Zhou Huinan et de sa femme Gao Guifang qui discutent ensemble comment lui peut être considéré comme un droitiste. Comme beaucoup d’autres, il n’était pas anti-maoïste, il exprima ses réserves sur les pratiques spécifiques du parti comme les 5% de dogme – la déclaration de Mao établissait que 5% des citoyens chinois étaient des délinquants et devaient être dénoncés. Come Zhou Hinan l’explique, si vous n’étiez pas en mesure de trouver 5% de délinquants dans un groupe, cela signifiait que « vous étiez le droitiste conservateur. » 

L’interview suivante est celle de Zhou Zhinan, le frère de Zhou Huinan, dans un état critique, dans ce qu’on peut imaginer être son lit de mort. Et il en est ainsi puisque les funérailles de Zhou Zhinan est le premier élément du film qui rompt avec le schéma des interviews. Idem lorsque Wang Bing visite le site du camp de Mingshui, explorant les vestiges du camp, des squelettes, de la violence, de l’histoire, de la mémoire. Ces contrepoints permettent de créer une tension entre les survivants interrogés et ceux qui n’ont pas survécu et subsistent dans ces sites, une dynamique entre le mort et le presque-mort.

Quasiment toutes les interviews sont relativement intimes – l’intimité de leur maison, de leur famille, ce qui fait apparaître le traumatisme collectif du Mouvement anti-droitiste (qui appartient à la sphère publique) une thématique privée qui doit être évoquée discrètement. La famille est un concept clé dans les témoignages des survivants. Être considéré un droitiste et envoyé dans les camps était un problème familial, chaque mort était une tragédie pour une famille entière et de nombreux survivants insistent sur le fait qu’ils ont survécu grâce à leur famille. Seulement une fois Wang Bing décide d’illustrer l’histoire d’un prisonnier mort dans son camp, son nom Pei Zifeng. Il a été considéré comme droitiste en août 1958 et envoyé à Jiabiangou, où il est mort deux ans plus tard. Wang utilise une photographie de la famille de Pei, une lettre retranscrite et un scan de l’original. Une nouvelle fois, la famille est considérée comme une archive, cette fois une qui peut fournir des preuves matérielles historiques, pas seulement de l’histoire orale.

« Le cinéma peut créer cette illusion que quelqu’un est vivant, seulement pour renforcer l’impact de sa mort à la fin. » écrit la journaliste Camille Bourgeus dans sa critique du film. DEAD SOULS a été très justement comparé avec le film SHOAH de Claude Lanzmann et le travail de Chantal Akerman. En ce qui concerne le sujet de l’urgence temporelle, le film de Wang Bing a certaines similarités avec le dernier film du réalisateur japonais Kazuo Hara SENNAN ASBESTOS DISASTER, dans lequel la révélation de la mort que Bourgeus évoque fonctionne de la même manière sur le spectateur. Quoi qu’il en soit l’approche de Wang Bing semble plus humaniste et parfois même poétique. « C’est la fin. Je veux mourir le plus vite possible. Morte je souffrirai moins. », dit Gao Guifang onze après avoir été filmée pour la première fois par Wang Bing. Un long plan d’elle allongée dans un lit est suivi par un autre lit de mort que le spectateur peut ressentir, couvert par un son strident de l’aiguille d’une horloge.

Il y a une interview particulièrement intéressant, celle de Cao Zonghua en 2016. Un court moment de complicité amène à la remarque suivante: “Je pense qu’à peine vous venez, ils nous regardent. Ils savent que vous venez chez moi. A peine quelqu’un vient ici, ils le savent. » Wang Bing lui demande alors comment ils l’observent. Cao répond “Je ne sais pas, mais ils le savent”. Qui sont « ils »? Est-ce que Cao suggère qu’il est traqué par quelqu’un ou quelque chose? Le Mouvement anti-droitiste a longtemps été considéré comme un sujet sensible par les leaders actuels du Parti communiste chinois et, si je puis me permettre, le terme de « camps de ré-éducation » ne serait-il pas actuel, voire extrêmement sensible depuis 2016? Est-ce que les actuels camps de dé-islamisation chinois ne feraient-ils pas de leurs prédécesseurs un sujet tabou?

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