Une vraie histoire d’espion pour reconstruire un des scandales les plus sombres de l’histoire américaine. DICK MARTY, A SCREAM FOR JUSTICE, documentaire d’investigation de Fulvio Bernasconi présenté à la 17ème édition du Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains (FIFDH) de Genève, raconte l’histoire de Dick Marty, des black sites (les prisons secrètes de la CIA),  des extraordinary renditions, des fautes américaines et des responsabilités européennes. Le tout dans le cadre du contexte international complexe de l’après 11 septembre.

Le 2 novembre 2005 Dana Priest, journaliste d’investigation américaine publie dans le Washington Post un scoop, pour lequel elle gagnera le Prix Pulitzer l’année suivante. Une enquête sur les black sites, les prisons secrètes de la CIA en Europe pour la détention arbitraire de (présumés) terroristes jihadistes. George W. Bush réussit à obtenir de ne pas devoir fournir les noms des pays européens qui abritent ces black sites. Mais quelques jours plus tard l’ONG Human Rights Watch réussit à faire connaître au monde la localisation de ces lieux de tortures du XXIème siècle.

L’Europe décide de bouger. Dick Marty, ministre suisse avec un passé au Conseil d’Etat et en politique avec le parti radical suisse, est la personne chargée par le Conseil de l’Europe, la plus grande organisation internationale pour la promotion des droits humains et l’état de droit, d’enquêter sur les présumées prisons secrètes de la CIA répartie en Europe en vertu de (présumés) accords secrets passés entre le gouvernement américain et les gouvernements européens.

Le premier rapport est publié en juin 2006. Avec peu de ressources et la crainte d’être délégitimé par la CIA, Dick Marty réussit à fournir la première preuve de l’existence des black sites à travers une analyse du traffic aérien. Il dessine le tracé, le ‘Spider Web’, le réseau des vols et des quatre différents points de ‘récolte et de mélange de prisonniers’ utilisé par la CIA: Irak, Afghanistan, Europe, Guantanamo. Selon le Parlement Européen (Fava Inquiry de 2006) il est calculé qu’entre 2001 et 2005 il y a eu plus de 1200 vols opérés par la CIA au sein de l’espace aérien européen. Le rapport reçoit de façon prévisible de nombreuses accusations: anti-américain, sans sources et preuves crédibles.

Les responsabilités européennes sont loin d’être secondaires. Le programme de ‘rendition’ n’aurait en effet pas pu fonctionner sans la complicité des gouvernements européens et de leurs services secrets. La question brûlante que l’enquête de Marty soulève est la raison, le fondement juridique (et politique) à la base de la collaboration de nombreux états américains avec les Etats-Unis. Collaboration dont les opinions publiques nationales (et encore pire les parlements) sont soigneusement tenus à l’écart.

La nécessité de défendre la sécurité nationale et de contrer par tous les moyens possibles le terrorisme international au lendemain du 11 septembre est renforcée par l’artifice juridique du célèbre article 5 du traité de l’Alliance Atlantique: l’obligation de défense collective et réciproque en cas d’attaque à l’un des Etats membres. L’attaque des tours jumelles est considéré par l’administration Bush comme un acte de guerre, c’est à dire une attaque contre tous les membres de l’OTAN.

Au milieu de tout cela il y a aussi l’Italie, et pas seulement en vertu d’une solidarité collective. L’imam de Milan, Nasr Osama Mustafa (connu comme Abu Omar), disparait à l’improviste le 17 février 2003. La magistrat Amando Spataro, qui s’est occupé du cas, raconte qu’il n’y avait aucune enquête en cours sur l’imam avant sa mystérieuse disparition. Ce qui équivaut, selon la définition de la Cours de Strasbourg, à une  extraordinary rendition, un transfert extra-judiciaire d’un détenu d’une juridiction à une autre ou d’un Etat à un autre, pour être détenu ou interrogé en dehors du contexte légal normal, ou existe un risque réél de torture ou de traitement cruel, inhumain ou dégradant. En clair, des opérations qui se déroulent en dehors d’une garanti de procés pour le suspect (avec assistance d’un avocat), et en dehors des mécanismes normaux de coopération judiciaire internationale (absence d’un mandat d’arrêt officiel).

A la suite d’enquêtes informatiques complexes et d’analyses téléphoniques, la magistrature italienne fait une découverte inquiétante et diplomatiquement embarrassante: Abu Omar a été enlevé par des agents de la CIA. L’imam, qui vit aujourd’hui en Egypte sous surveillance spéciale, raconte via Skype les détails de sa capture. Enlevé à Milan, après une escale en Allemagne, il est ramené en Egypte. Il a subit de nombreuses tortures pour avoir toujours refusé de collaborer avec la CIA. En Italie, Spataro réussit à obtenir une condamnation par contumace des agents américains, alors que les cinq ex-agents du Sismi (Service des renseignements et de la sécurité militaire italien jusqu’en 2007) impliqués dans l’opération de l’imam sont acquittés pour absence de preuves. Pour les preuves, le gouvernement italien s’est en réalité retranché derrière le secret d’Etat.

La témoignage de John Kiriakou, un ex-agent de la CIA est fondamental. Il a révélé dans un programme télévisé les méthodes d’interrogatoires renforcés de la CIA. Accusé d’avoir révélé des informations secrètes il a été condamné à 30 mois de prison. Il travaille aujourd’hui pour une radio du gouvernement russe. Son témoignage et celui d’autres ex-agents de la CIA ont été décisifs dans la ‘marche vers la vérité’ de Marty.

George W. Bush ne pouvait pas manquer dans la reconstruction de Fulvio Bernasconi, il a systématiquement approuvé les extraordinary renditions, tout en niant toujours la nature des actes de torture.

“[…] un instrument essentiel pour combattre le terrorisme […] les Etats-Unis demandent des garanties sur le fait que les personnes transférées ne seront pas torturées.”

Nous voyons l’ex-président américain annoncer l’existence de la prison spéciale de Guantanamo, confirmant ainsi la politique américaine de détention spéciale de terroristes (et présumés) dans des structures secrètes, illégales et illégitimes du point de vue du droit international et des principes fondateurs de la constitution américaine. Dans la logique de ‘guerre à la terreur’ les interrogatoires sont conduits de manière ‘alternative’ par rapport aux méthodes d’école: huit pratiques de torture, dont la diabolique privation de sommeil pendant onze heures de suite et le waterboarding. 

Dick Marty a réussi à parler avec des prisonniers des prisons secrètes. Des conditions inhumaines, un sceau pour les besoins, une couverture trop petite pour se couvrir et s’allonger en même temps sur un matelas. Des détenus enchainés, assourdis par un ronronnement constant. L’isolement pouvait durer jusqu’à 120 jours. Les détenus étaient constamment filmés et observés par les gardiens avec le visage couvert, dont les seuls contacts avec les détenus étaient des battements à la porte de la cellule pour s’assurer qu’ils étaient encore vivants.

La Pologne a été le premier pays européen à abriter un black site. Nom de code « Quartz ». C’est Josef Primor, ex-activiste de Solidarność, qui a porté plainte. En 2007 le second rapport, définitif, est publié. Les preuves sont accablantes, sans équivoque. Il ne sera plus possible à partir de ce moment là de réfuter l’existence en Europe de prisons secrètes.

La dynamique de la vérité est en marche et personne n’arrivera à l’arrêter”, soutient le rapport. Le rapport de la sénatrice Feinstein en 2014 confirmera ce qui était apparu dans les enquêtes de Dick Marty. Il y a eu environ 131 mille victimes des black sites. La cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg a condamné l’Italie, la Macédoine, la Lituanie, la Pologne et la Roumanie pour leur collaboration active dans le programme des extraordinary renditions.

DICK MARTY, A SCREAM FOR JUSTICE à travers les voix des protagonistes et la reconstruction visuelle, jamais explicite, évoque ce qu’a été la ‘politique de la terreur’ américaine post 11 septembre. Barack Obama, au lendemain de son élection en 2009, a ordonné la fermeture des centres de détention secrets de la CIA, mais il n’a pas réussi à abolir les ‘techniques d’interrogatoires renforcées’, ni à fermer la prison de Guantanamo, malgré son engagement pris pendant la campagne électorale. Donald Trump, au contraire, a décidé de le garder ouvert à durée indéterminée, suspendant la libération des détenus lancée par son prédécesseur.

Le documentaire se termine avec une mise en garde explicite de Dick Marty: les détentions secrètes et les abus sont loin d’être finis. Les black sites existent encore, là où les enquêteurs comme Marty ne peuvent pas aller. Dans le CD. Le tiers-monde, dans la zone franche de la ‘civilité du droit’.

Share your thoughts