LES ÉTENDUES IMAGINAIRES – En rêvant de Singapour

En gagnant le Léopard d’or au 71ème festival du film de Locarno avec LES ÉTENDUES IMAGINAIRES (A LAND IMAGINED) de Yeo Siew Hua, le cinéma singapourien tenait finalement une reconnaissance internationale longuement attendue. Cela a été suivi par un autre succès de retour au pays, avec la récompense du meilleur film asiatique au SIFF (Singapore International Film Festival). Cela a non seulement donné une crédibilité méritée à Yeo, mais cela a aussi probablement aidé à éviter la censure locale, alors que le film vient juste de sortir à Singapour.

LES ÉTENDUES IMAGINAIRES remet en question la réalité sociale de Singapour, dont les immigrés font partie intégrante. Cela aurait pu être un énième biopic sur le réalisme social de l’homme lambda contre le système, s’il n’y avait pas une narration onirique et une perception quasi fantastique de l’existence perçue à travers l’éternel jeu vidéo Counter Strile 1.6. Yeo construit un pont entre la dimension cinématique – où les rêves et la réalité ne font qu’un – et une critique de la modernité de Singapour. Cela permet finalement de se poser la question légitime: mais de quoi Singapour rêve?

Yeo part de l’histoire du détective Lok, qui cherche deux immigrés disparus qui travaillaient sur un chantier d’aménagement du littoral, le chinois Wang Bi Cheng et le bangladais Ajit. Le film débute d’abord par la perspective de l’officier de police, puis évolue vers une histoire d’amitié entre migrants, pour finir de façon plus linéaire sur les aspirations et les rêves de chacun. Mais ce qui distingue l’œuvre de Yeo des autres œuvres ancrée dans le réalisme magique, c’est le style néo-noir qui évoque par moment des séquences de Counter Strike. Cela ne se réfère pas seulement à la symbolique du rêve – une fois mort dans le jeu, il est possible migrer en dehors de son propre corps – en soulignant l’aliénation de la réalité virtuelle, mais propose aussi de façon plus concrète de solides références sur l’aménagement du littoral et ses problématiques. Après tout ils jouent sur la carte De-Dust2, et cette poussière pourrait être celle du sable importé sur lequel Singapour a été construit.

Ce que Yeo souhaite aborder est le problème de l’aménagement du littoral dans son pays. Le sable est utilisé pour étendre les limites de la ville-état au-delà de son environnement naturel. La soif de sable de Singapour en a fait le plus grand importateur de cette ressource au monde. Cela sert aussi comme une métaphore de l’immigration – le sable est importé à des pays voisins: Malaisie, Indonésie, Cambodge, Bangladesh et Vietnam. L’industrialisation et la modernisation de Singapour ont significativement influencé l’environnement et l’écosystème des côtes, y compris les moyens de subsistance des pêcheurs malaisiens, ainsi que les habitats marins.

Depuis son indépendance en 1965, le pays a augmenté sa surface de près de 20%. Des avancées récentes ont été réalisées grâce à une main-d’œuvre étrangère illégale, sous-payée et marginalisée. Le gouvernement singapourien semble se caché dans une tempête de sable lorsqu’il s’agit de la provenance, clamant que le sable est acheté par des sources approuvées, d’où la controverse initiale sur le film et la peur d’une potentielle censure. Alors que Singapour devient de plus en plus étendu, il en va de même pour les inégalités entre ses habitants. Il serait peut-être plus utile de mieux définir les frontières des relations entre les être humains, plutôt que celles du pays.

A Land Imagined

Yeo dresse un portrait de son pays différent que dans le film CRAZY RICH ASIANS (2018) de Jon M. Chu, cela ne signifie pas pour autant que ces rich asians ne sont pas un problème, ni qu’ils n’apparaissent pas dans le film. La vision du récent vainqueur de Locarno, bien que similaire dans son approche à un autre film asiatique primé, MANTA RAY (2018) de Phuttiphong Aroonpheng, se développe simplement parmi les haut buildings typiques du paysage de Singapour. Il se concentre sur l’observation du tissu urbain, la nuit, du point de vue d’obscurs appartements d’immigrés et de cyber-cafés oubliés où ils se cachent pendant des nuits sans sommeil. Le style noir, renforcé par une musique d’ambiance teintée de jazz renforçant le côté sombre, lui permet d’utiliser les motifs du genre comme le détective troublé, ou la femme fatale énigmatique, dans le but de sensibiliser le public sur le sujet de l’aménagement du littoral.

Si Singapour constitue un rêve, c’est celui de la Malaisie, du Vietnam, de l’Indonésie, du Cambodge ou du Bangladesh. Comme le sable qui provient de ces pays, comme les scène récurrentes des immigrés qui dansent ensemble comme s’il n’y avait pas de lendemain – et ce n’est peut-être pas le cas – comme l’identité d’une ville-île, un hub global, au système très complexe, pour ne pas dire plus. Mais ce qui me remplit d’espoir, c’est que finalement Singapour a commencé à rêver dans son propre langage cinématographique. Et la censure? Elle mangera la poussière cette fois-ci.

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