MARIGHELLA – La guérilla politique de Carlos Marighella contre la dictature militaire au Brésil

MARIGHELLA, premier film de Wagner Moura, présenté hors-compétition à la dernière Berlinale, est un film d’action politique, et c’est peut-être là sa limite. Dans la tentative opportune de sonner l’alarme sur les risques plus que réels d’une nouvelle dérive autoritaire que l’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil alimente, Wagner Moura confectionne un film qui reste en superficie dans la contextualisation historique d’évènements qui ont dramatiquement marqué l’histoire et l’identité du pays.

Brésil 1964. Un coup d’état renverse le gouvernement légitimement élu de João Goulart, sur le point de nationaliser les compagnies pétrolières. Le 15 avril 1964 le maréchal Humberto de Alencar Castelo Branco devient président du Brésil. La dictature militaire durera vingt ans, de 1964 à 1985, avec l’approbation, et sous la protection des États-Unis, les vrais artificiers des bouleversements politiques sud-américains de ces années-là. Rapidement la résistance à l’oppression militaire devient une lutte armée. Avec le visage et le coeur de Carlos Marighella, écrivain, politicien et révolutionnaire marxiste.

Le film de Moura se déroule durant les premières années du régime militaire, entre 1964 et 1968, les dernières de la vie de Marighella. Des années durant lesquelles tout le continent sud-américain, de l’Uruguay à l’Argentine, du Chili au Mexique, après les « luttes révolutionnaires » des années 50, voit déferler la « menace communiste » et avec elle les actions d’opposition des Etats-Unis par le biais de la CIA: putsch, dictatures militaires, épurations, tortures. Né à Bahia de mère afro-brésilienne et de père italien, Carlos Marighella entre dans les rangs du Parti Communiste Brésilien dans les années 30, pour le quitter en 1961 donnant naissance à un mouvement de guérilla autonome, l’Action de Libération Nationale (Acao Libertadora Nacional), organisation qui trouve ses racines dans les mouvements étudiants engagés dans la radicalisation de l’opposition à la dictature à travers la lutte armée. Son Mini manual of the Urban Guerrilla devient l’évangile des jeunes guérilleros de toute l’Amérique du Sud.

Le film débute à Sao Paulo avec la première d’une longue série de scènes d’action. Un braquage sur un train rempli d’armes. “Nous ne voulons faire de mal à personne » – rassure Marighella – “Ces armes servent à libérer le peuple du Brésil. Poursuivi dans un cinéma, Marighella est arrêté. Une fois libéré, il s’éloigne de la ligne du parti, accusé d’être trop prudent. Entre le parti et la guérilla il choisit cette dernière.

“La raison d’être d’un guérillero est de tirer ».

Lutte armée contre l’État, guérilla urbaine, enlèvement, meurtres: le nouveau schéma des mouvements de résistance (Montoneros argentins, Tupamaros en Uruguay). Il y a quelque chose de très humain dans le portrait de Marighella. Son rapport avec ses jeunes compagnons de lutte est presque paternel. Il est très aimant avec sa femme et le petit Carlitos, mis à l’abri à Bahia Salvador, et à qui il laissera, dans l’impossibilité de le revoir, deux bandes enregistrées comme testament personnel et politique. Marighella a été un personnage controversé, et il n’y a aucun doute que Wagner Moura, en racontant les 18 derniers mois de la vie du combattant marxiste, a choisi un style hagiographique: un héros infatigable, un noble combattant pour la liberté des brésiliens contre le néo-fascisme au pouvoir. Certaines scènes finales sont significatives à ce propos, lorsque Marighella, conscient de ne pas pouvoir trouver refuge, demande à ses plus proches compagnons d’armes de faire marche arrière, de rentrer chez eux, dans leurs familles, à leurs vies, comme s’il ne voulait pas porter la responsabilité politique et morale de toute cette violence, comme s’il pouvait convaincre la dictature de n’avoir fait le « sale travail » qu’à moitié.

Marighella

Les idéaux de la lutte n’arrivent pas jusqu’au peuple, la censure de la pensée et des actions de Marighella est totale. Seulement à la fin (du film et de sa vie) les guérilleros, désormais décimés, occupent une station radio en dénonçant les tortures à l’œuvre et la presse nationale, grâce à l’aide du vieil ami Jorge, éditeur du journal local Tribuna do Sudeste publie (payant au prix de sa vie son geste) le manifeste du mouvement, dont les contradictions internes émergent dans de nombreux dialogues du film.

On ne peut pas imputer uniquement à la censure, très habile à isoler la résistance, le manque de soutien de la part du peuple brésilien. Les gens ne sont pas convaincus par la nécessité de la révolte, et c’est le thème le plus incommode que le film de Moura aborde, en remettant en cause le présent, inquiétant, du Brésil d’aujourd’hui « la pire période de la dictature » comme il le définit. Le tissu de la société brésilienne arraché il y a plus de cinquante ans n’a jamais été reprisé. Le Brésil a simplement mis de côté son passé, il l’a mastiqué mais jamais métabolisé.

Pourtant pendant des années les militaires ont impunément utilisé la violence dans sa forme la plus autoritaire: la torture. Les atrocités de la dictature militaire au Brésil, moins connues mais pas moins brutales que celles des pays voisins, n’ont jamais fait l’objet d’un débat public ni d’un procès, judiciaire ou historique. Les responsables sont restés impunis. Que ce soit Cardoso ou Inacio Lula da Silva il n’y a jamais eu la volonté politique de regarder dans ces vingt années de dictature pour créer une narration nationale partagée en mesure de mettre le passé au repos pour toujours. La loi sur l’amnistie adoptée en 1979 a troqué la libération des opposants politiques avec l’impunité des responsables des crimes commis durant la dictature. La recherche du compromis politique a prévalu. Ni Lula da Silva ni Dilma Roussef (elle-même victime de tortures) ne l’ont jamais remis en question. Personne n’a voulu contrarier les militaires, par pragmatisme ou par crainte de réveiller des impulsions ou des inclinations jamais enterrées.

Le rythme du film devient de plus en plus intense à mesure que l’étau autour de Marighella se resserre, au lendemain de l’exécution brutale d’un diplomate américain refroidi devant les yeux de son fils, et de l’enlèvement de l’ambassadeur américain Charles Elbrick (qui sera relâché après trois jours en échange de quinze prisonniers politiques). Carlos Marighella devient l’ennemi public numéro un contre lequel se mobilise la police secrète et la CIA, impatiente de transférer à ses alliés des méthodes et des hommes pour éradiquer le « terrorisme communiste ». Le Brésil, de son côté, démontre d’être à la hauteur de l’aide américaine.

“Ne l’appelez pas révolutionnaire, combattant, guérillero. Appelez le terroriste. Il veut être connu? Il le sera », promet l’inspecteur en chef Lucio, sans pitié dans sa sadique chasse à l’homme, faisant appel à tout l’arsenal des instruments de la répression des dictatures militaires sud-américaines. « Terroriste », « Assassin », peut-on lire sur des affiches avec la tête du guérillero afro-brésilien dans tout le pays. Carlos Marighella échappe à la torture. Son corps est criblé de balles à l’intérieur d’une voiture. Il n’est pas armé lorsqu’il est appréhendé par les hommes de l’inspecteur Lucio. Et pourtant une arme lui est mise dans la main dans la reconstruction de Moura.

Un film d’action, un biopic. MARIGHELLA est privé de cette dimension politique à laquelle la complexité du sujet aurait pourtant servi. MARIGHELLA célèbre Marighella, alors que sa pensée politique, les métamorphoses de parlementaire national à guérillero, sa stratégie de lutte, ses écrits sont à peine effleurés. D’autant plus que le film de Moura est terriblement opportun. Bolsonaro, qui a déclaré à plusieurs reprises, avant et après les élections, d’apprécier l’expérience de la dictature militaire et l’usage de la torture qui en découla, a durant critiqué le film. “Marighella était un terroriste, pas un héros”.

Wagner Moura dit avoir eu des difficultés à trouver des fonds pour financer le film dans l’industrie cinématographique brésilienne, et encore plus pour sa distribution locale, où on ne sait pas si et quand il sortira dans les salles. La censure, hier comme aujourd’hui, a tiré la sonnette d’alarme.

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