MOI NOJOOM, 10 ANS ET DIVORCÉE – L’histoire de Nojoom Ali

« Je veux le divorce » répond avec une ferme et affirmée Nojoom au magistrat qui lui demande ce qu’elle fait la toute seule dans un tribunal à Sanaa. « Je veux le divorce » réaffirme Nojoom. « Le divorce? Tu es mariée? Mais tu n’es qu’une enfant… » lui répond le jeune juge, qui a fini son travail, et dont la femme et les enfants l’attendent chez lui dans un parfait western style. Mais les grands yeux de Nojoom, profonds, sont saisissants. Il décide d’écouter son histoire. C’est le début de MOI NOJOOM, 10 ANS ET DIVORCÉE, premier film de Khadija Al Salami, réalisatrice yéménite qui réside en France. Une épouse enfant elle aussi, à l’âge de onze ans.

Le film, soutenu par Amnesty International, est une histoire vraie, celle de Nojoom Ali, âgée aujourd’hui de seize ans, la première enfant au monde à avoir obtenu le divorce, en 2008. Le film a le grand mérite de proposer sur grand écran le drame des épouses enfants (plus de treize millions de filles dans le monde sont contraintes à se marier avant l’âge de dix-huit ans), et de l’avoir parfaitement intégré au sein d’antiques croyances qui ‘légitiment’ la pratique.

Un contexte, celui du Yémen (le plus le plus pauvre du Moyen-Orient) caractérisé par une régression culturelle et économique sur laquelle s’est greffé l‘intégrisme wahhabite, rendant l’abominable pratique des épouses enfants encore plus courante.

MOI NOJOOM, 10 ANS ET DIVORCÉE a été entièrement tourné au Yémen (sans autorisation et avec d’innombrables difficultés) où il n’existe ni une industrie cinématographique ni des acteurs professionnels. Et cela se ressent dans le film. La trame, les voix (malheureusement doublées), les décors, les dialogues, tout semble artificiel. Même l’emphase sur le thème de l’enfance. Comme lorsque Nojoom sert sa poupée rose alors qu’elle va… se marier, ou lorsqu’elle s’échappe de la fête en son honneur pour aller jouer à la marelle avec d’autres enfants, ou encore fait des caprices parce qu’elle ne veut pas revêtir la tunique délavée que son futur mari trentenaire a choisi pour elle. Elle veut un vêtement de mariage blanc, Nojoom, comme celui de la mariée qu’elle a vu dans la rue. Présage banal.

Les images montrent un Yémen exotique, où les paysage de montagne majestueux s’alternent avec des images de la superbe architecture de la ville de Sanaa.

Le Yémen aujourd’hui est tout autre. Il y a la guerre, dont on parle peu. Éclipsée par la tragédie syrienne. Plus de six mille morts, cent soixante dix mille réfugiés, une population exténuée par les bombardements saoudiens, engagés depuis plus d’un an à vaincre les houthis, les chiites zaïdistes, alliés de l’ex-dictateur Saleh (qui est resté au pouvoir pendant plus de trente ans), et surtout soutenus par l’Iran.

Un autre champ de bataille entre Riyad et Téhéran dont les victimes principales sont les femmes, les personnes âgées et les enfants. Les épouses enfants aussi. Des conflits inter-ethniques, des guerres et des famines qui poussent les familles à ‘protéger’ leurs filles. Il est statistiquement prouvé que le drame des mariages précoces augmente dans ces situations. C’est aussi le cas au Yémen. Un pays avec un taux de mariage précoce parmi les plus élevés au monde, où 65% des hommes et 75% des femmes ne savent pas lire ni écrire, où 54% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

52% des femmes yéménites sont mariées avant leur dix-huit ans, dont 14% avant l’âge de quinze ans. Seulement 27% des femmes en âge de procréer a accès aux moyens contraceptifs, le reste des femmes se marient très tôt et accouchent en moyenne d’un enfant par an. Il n’existe pas de loi qui empêche les mariages précoces ou stabilise un âge minimum pour se marier.

Quand la guerre a commencé en 2014, un projet de loi présenté par le gouvernement transitoire qui a succédé à Saleh (chassé par la pression des saoudiens) était en discussion pour interdire le mariage avant l’âge de dix-huit ans.

Le film de Khadija Al Salami voulait être le testimonial de la campagne pour l’adoption de la loi. Mais la guerre est arrivée et a pris le dessus sur les droits des filles, aussi de celles qui meurent à cause des blessures lors de la première nuit de noces.

En 2020, il y aura, selon les Nations Unies, quinze millions d’épouses enfants dans le monde. Une réelle forme d’esclavage, avec des séquelles physiques et psychologiques dans la majeure partie des cas irréversibles et incurables.

Au Yémen, en Afghanistan, en Éthiopie, et dans beaucoup d’autres zones d’Afrique et d’Asie, le destin des filles est décidé lorsqu’elles ont quatre ou cinq ans, donnée comme femme à des hommes beaucoup plus âgés, voire même à leurs violeurs contraints de réparer l’abus causé. Comme dans le cas de la sœur de Nojoom. Elle était petite quand ça s’est passé, mais Nojoom s’en souvient et le raconte au tribunal ou grâce à l’aide du jeune juge elle a réussi à traîner le père et le mari, accusés de lui avoir infligé des violences et des rapports sexuels précoces. Viol sur mineure.

« De quoi suis-je accusé? » demande le mari de Nojoom au juge.

« Nous sommes des gens simples, des villages, nos pères, nos grands-pères ont fait comme ça et nous ont appris à faire comme ça. » 

Ils semblent incapables de comprendre la gravité de leurs abus. Ce n’est pas de la clémence de la part de la réalisatrice, mais le portrait réel d’hommes aveuglés par la brutalité de la tradition et de leur ignorance.

« C’est pour leur bien » continue le père de Nojoom « parce que les femmes sont une malédiction. » Cette vérité là est aussi une vérité pour la société yéménite. Le thème de la religion et du présumé fondement coranique des mariages précoces est aussi évoqué, malheureusement pas assez.

« La sharia enseigne le Bien et ce que vous avez fait Nojoom n’est pas le Bien » condamne sèchement le juge.

Le film se termine dans une école. Avec de beaux enfants souriants. Difficile dans le Yémen d’aujourd’hui. Au tableau les mots suivants: « Knowledge is light »

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