PIEDS NUS – La révolution au Burkina Faso

Une armée de fourmis. Compactes, synchronisées, téméraires. A l’assaut de la Bastille.

Ce sont les centaines de milliers de jeunes burkinabés qui marchent pieds nus, désarmés et désarmants, dans les rues de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, un des pays les plus pauvres du monde. Ils marchent pour empêcher Blaise Campaoré, au pouvoir depuis 27 ans, d’y rester encore.

Le 24 octobre 2014 l’Assemblée Nationale, sur demande du président, s’apprête à manipuler la constitution, en éliminant la limite de deux mandats présidentiels successifs. Les jeunes burkinabés marchent, décidés à interrompre la tradition africaine des leaders à vie, à choisir leur futur, à tourner la page de l’Histoire. Ils y arrivent avec la plus grande participation populaire que le pays ait connu depuis Thomas Sankara.  

Lui, le “Che Guevara” des africains, l’icône inoxydable des burkinabés, personnage du pan-africanisme socialiste, marxiste révolutionnaire. Sa vie est fatalement liée à Blaise Campaoré, compagnon de lutte, ami de musique. Les deux se rencontrent au début des années 70 pendant la guerre du Mali. Ils deviennent inséparables. Ils jouent dans le même groupe de musique Tout-à-Coup Jazz. Ankara à la guitare, Campaoré au chant.

Thomas Sankara a été le premier président au lendemain de l’indépendance de la Haute Volta, qu’il a rebaptisé Burkina Faso – « terre des hommes justes ». Il reste au pouvoir quatre ans de 1983 à 1987, mais il réussit à mettre en place le plus grand programme de réformes économiques et sociales que l’Afrique avait pu voir jusqu’alors.

Quand il est assassiné en 1987, le Burkina Faso a acquis l’indépendance alimentaire. A l’inverse le régime de Campaoré a été caractérisé par la corruption et le clientélisme. Sur lui plane l’ombre de Sankara, et le soupçon qu’il soit le principal suspect de sa mort. La révolte qui a grondé durant quelques jours à la fin du mois d’octobre 2014 a été filmé par Christian Carmosino, réalisateur du documentaire. Deux jours pour chasser Campaoré, mais plus de trente morts et des centaines de blessés.

PIEDS NUS propose une immersion dans ces tumultueuses et héroïques journées, alternant  des scènes de guerilla et des interviews à des manifestants, exposants politiques et citoyens.

Protagoniste absolu du « Printemps Burkinabé » le mouvement Balai Citoyen, un ensemble de musiciens, universitaires et activistes. Ils réussissent là ou l’opposition a échoué: être populaires car crédibles.

Leader de Balai Citoyen le rapper Sams’k Le Jah avec sa chanson Libérer la Présidence comme fond sonore aux protestations.

« Vacate the presidency… respect the people’s choice… one and one are two and not more Mister President…”

On n’a pas peur” dit un des représentants de Balai Citoyen, face à la file de militaires qui bloquent l’accès aux routes principales de Ouagadougou pour empêcher, armes au poing, l’avancée vers le parlement. Il y a aussi des mercenaires du Togo enrôlés par Campaoré pour renforcer la Garde Nationale.

“Campaoré est notre pire Ebola » peut-on lire sur les banderoles des manifestants. L’armée régulière l’a laché. Après l’Assemblée Nationale les opposants mettent aussi hors-service la TV d’Etat pour empêcher aux fidèles de Campaoré d’en faire un instrument de propagande, en diffusant de fausses informations sur les évènements.

Le 31 octobre 2014 c’est la plus totale confusion qui règne dans le pays. Campaoré a cédé le pouvoir. Le carnage a été évité. Les voix qui s’élèvent sont contradictoires sur son sort (il aurait fui en Côte d’Ivoire) et encore plus sur sa succession. Mais une chose est sure: les militaires ne veulent pas lâcher le pouvoir, alors que le peuple veut une transition civile. Pourtant aucun représentant de l’opposition ne parvient à émerger.

“Tout a été trop rapide pour l’opposition. Elle n’a pas de propositions… il y a un conglomérat de partis au sein de l’opposition. Ils n’ont ni la même idéologie, ni les même méthodes, ni les même objectifs. C’est l’opposition à la modification de l’article 37 de la Constitution qui les a réuni. C’est à dire bloquer Campaoré. Maintenant ils n’ont aucune idée de comment gérer la transition. » (Sankara Bénéwendé, Présidente de l’Union for Renaissance Sankarist Party).

Le 31 octobre 2014 civils et militaires trouvent un compromis. Michel Kafando, ex-ambassadeur des Nations Unies devient président, Isaac Zida, numéro deux de la Garde Nationale devient chef du gouvernement. La transition dure un an, une année difficile pour la population du Burkina Faso, car les révoltes se sont entre-temps étendues à d’autres villes du pays (Bobo Dioulasso, la seconde ville du pays et Fada Ngourma).

Une année durant laquelle se déroule le sixième coup d’Etat dans l’histoire post-coloniale du pays. C’est l’oeuvre de lieutenants de l’ex-président sous les ordres du général Gilbert Dienderé. Le putsch échoue grâce à la synergie entre la société civile et des militaires, à l’intervention de l’Union Africaine et aux manifestants qui retournent dans la rue.

Le 29 novembre 2015 les burkinabés sont appelés à voter dans une atmosphère pacifique et avec un fort taux de participation: plus de trois millions de citoyens. Pour la première fois depuis des décennies, Blaise Campaoré ne participe pas aux élections. Les élections de novembre 2015 sont reconnues par l’Union Européenne, l’ECOWAS et l’Union Africaine comme les « élections les plus libres et transparentes de l’histoire du Burkina Faso. »

Elles sont remportées avec 53% des voix par Christian Kaboré, ex premier ministre de Campaoré, passé à l’opposition l’année d’avant avec le Mouvement pour le Peuple et le Progrès (MPP), parti fondé avec des sortants du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP), le parti de Campaoré.

Il est trop tôt pour dire si le Burkina Faso a vécu une révolution ou une révolte. Mais ce qui est certain c’est que les évènements d’octobre 2014 ont permis de mettre en marche le moteur du changement. Ils ont crée des attentes politiques impensables jusqu’à il y a peu. Tout comme l’unité de la société civile était impensable.

Le mouvement Balai Citoyen ne s’est pas arrêté après les élections de 2015, en promouvant la démilitarisation du pays et la réforme du secteur de l’extraction laissé aux grandes multinationales.

Le Burkina Faso est riche de ressources minières, en particulier aurifères. Un potentiel économique important pour un pays qui vit d’agriculture et dont 45% de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Une activité, celle de la « chasse à l’or », souvent pratiqué de façon artisanale, c’est à dire avec coûts environnementaux et des énormes risques pour les hommes, les femmes et parfois même les enfants qui la pratique.

Le gouvernement de transition de Kafando a adopté un nouveau code minier pour limiter, à l’avantage des burkinabés, les déductions fiscales et douanières dont bénéficient les entreprises étrangères. Des mesures contestées par la Banque Mondiale, qui a utilisé l’argument du blocage des aides financières pour empêcher ce nouveau code minier. Cent cinquante millions de dollars gelés en attente de la révision du code.

Il subsiste également la question de la présence militaire française.

“La France tire les ficelles, elle a beaucoup d’intérêts dans notre pays. Tout le monde est d’accord sur la présence des militaires français, même l’opposition. » (Sankara Bénéwendé)

En effet il y a une relation spéciale entre la France era le Burkina Faso. Si bien que la France a déployé au Burkina Faso ses troupes spéciales contre les terroristes d’Al Qaeda    au Maghreb Islamique (AQMI) et c’est de la qu’est partie l’intervention au Mali en 2013.

La culture politique en Afrique Centrale et dans la région des Grands Lacs est encore fortement caractérisée par des traditions autoritaires. Burundi, Nigeria, République Démocratique du Congo, Tchad. Juste pour citer quelques exemples.

Le Burkina Faso a démontré que les mandats présidentiels à vie sont sur le déclin dans l’Afrique d’aujourd’hui. Campaoré était un des leaders les plus puissants du continent africain. Et pourtant même lui n’a pas pu endiguer l’onde de choc d’un peuple déterminé et pieds nus.

“Quand une colonie de fourmis avance, aucun animal ne peut lui résister, même un éléphant. »

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