THE CROSSING – Les sentiments confus de grandir entre deux frontières

La région administrative spéciale de Hong Kong est séparée de la Chine par une frontière que de nombreuses personnes traversent chaque jour. Le 30 juin 1997 le Royaume-Uni a rendu Hong Kong à la souveraineté chinoise après plus de 150 ans de domination coloniale. Depuis lors Hong Kong a formellement rejoint le République Démocratique de Chine à travers l’accord One Country, Two Systems qui définit les relations entre les deux entités jusqu’en 2047.

Ce accord sur le long-terme est devenu de plus en plus incertain, à cause de la grandissante envie de Pékin de contrôler le territoire, en particulier depuis les manifestations de 2014. Mais Hong Kong a néanmoins gardé son autonomie administrative, un système économique capitaliste et le cantonais comme langue officielle. C’est à dire son identité, ses libertés politiques et une économie de marché.

Des taxes faibles, un revenu moyen plus élevé et plus d’opportunités pour l’éducation sont les éléments qui attirent les gens de l’autre côté de la frontière. Les conditions économiques très différentes et une politique d’import/export très stricte en Chine ont eu pour conséquence de transformer la frontière en un lieu d’activité criminelle spécifique. Depuis le début des années 90 les autorités locales doivent faire face à la contrebande, et malgré les restrictions constantes, les contrebandiers ont été très actifs jusqu’à aujourd’hui, avec des méthodes nouvelles et différentes techniques pour importer illégalement des biens en Chine.

C’est le contexte dans lequel la réalisatrice et scénariste chinoise Bai Xue place son premier film, THE CROSSING, l’histoire d’une adolescente qui se retrouve impliquée dans la contrebande. Le film a été présenté en avant-première au TIFF et a reçu la NETPAC Honourable Mention Award, et a aussi reçu des prix aux festivals de Hong Kong et de Pingyao, recevant un accueil chaleureux aussi bien du public local que du public international, sans distinction sociale. Mais cette dimension sociale est pourtant bien présente dans le film – d’une part par l’expérience personnelle de Bai Xue qui a grandi à Shenzhen, d’autre part par son travail attentif avec l’histoire qui se déroule dans un endroit et une période particulière, nécessitant des recherches approfondies et de nombreuses heures pour interroger les locaux.

Liu Zipei (ou juste Peipei) vient d’avoir 16 ans. Elle a une carte d’identité de Hong Kong mais elle vit à Shenzhen, traversant la frontière tous les jours pour aller à l’école puis pour rentrer chez elle. Avec son amie Jo elle envisage de mettre de l’argent de côté pour se payer des vacances au Japon. Le premier business qu’elle prenne est de revendre des étuis de téléphone Taobao à leurs camarades de classe. A son âge Peipei a maintenant le droit de travailler et elle débute immédiatement comme serveuse à mi-temps. Quand elle devient accidentellement le témoin et la participante d’une scène de contrebande, elle réalise rapidement que son image d’écolière est une couverture idéale, et elle décide alors de transporter des téléphones portables à travers la frontière avec le petit ami de Jo.

Bai Xue crée un drame où son personnage principal doit constamment traverser les frontières qu’elles affrontent. Il y a la frontière physique entre Hong Kong et Shenzhen qu’elle foule avec ses pieds pour aller à l’école; il y a une frontière invisible entre l’enfance et l’âge adulte, que Peipei traverse dans un sens puis dans l’autre. Elle divise son temps entre Shenzhen, où elle vit avec sa mère peu présente, et Hong Kong où elle sort avec son amie. Avec Jo elle sèche l’école, se cache sur le toit de l’école et rêve de passer ses vacances dans des thermes d’eau chaude en buvant du saké et en regardant la neige tomber. A Hong Kong la neige est un beau rêve irréalisable, Peipei doit faire face à une réalité plus cruelle: le divorce des ses parents, un père absent, une mère accro aux jeux de hasard sans emploi stable, et pas de possibilités pour étudier (contrairement à son amie privilégiée Jo qui va aller à l’Université à l’étranger). Les images de Songri Piao capturent les contrastes auxquels Peipei doit faire face. Des images rapides accompagnent les moments d’espoir et d’inspiration, en comparaison aux images lentes et statiques qui suivent Peipei lorsqu’elle retourne à Shenzhen, rend visite à son père ou travaille dans un café. Alors que la réalité de Peipei devient plus compliquée, ces rythmes commencent à se mélanger augmentant l’instabilité et l’incertitude qui découlent du passage de l’enfance à l’âge adulte.

La différence et la distance sont également perceptibles à travers le langage: Peipei est entourée par des cantonais à Hong Kong, et parle mandarin à la maison: elle parle couramment les deux langues, mais ce n’est pas le cas de tout le monde autour d’elle. L’amie de sa mère se plaint qu’elle ne peut pas aider son enfant avec ses devoirs (d’une école de Hong Kong), car elle ne parle pas la langue. Hong Kong est perçu comme un moyen d’avoir une meilleure vie, mais reste néanmoins à distance et une barrière – les mondes, où Peipei évolue ne se rencontre pas forcément. Elle n’est jamais vraiment à sa place dans aucun des deux, évitant de parler avec sa mère et un peu à l’écart à une fête à laquelle elle participe avec Jo. Ce que les deux mondes ont en commun est la présence de l’argent: pour partir en vacances Peipei doit acheter un ticket, son père parle d’hypothèque et sa mère est accro aux jeux d’argent. Devenir une ‘passeuse’ est finalement une décision logique, sa connaissance des deux côtés de la frontière est valorisé et elle se sent utile. Les dîners au hangar deviennent un substitut aux réunions de famille.

Le film entraîne le public dans de nombreux niveaux de l’expérience adolescente, permettant de connecter avec le personnage et de la ressentir à travers le film – la performance de l’actrice Hang Yao (Peipei) est absolument à signaler. Ayant à faire à des problèmes de plus en plus réels et sérieux, Peipei trouve sa voie, mais perd aussi sa vision innocente. L’anxiété est à son comble, les faits s’aggravent et la situation devient hors de contrôle. Ce qui devient important est de savoir si elle était sous un quelconque contrôle. Alors que Jo pleure qu’elle ne veut pas aller en Irlande, Peipei reste détachée lorsqu’un des contrebandiers prend la marchandise de son corps, et la dénonce à sa mère, inspirée par la vue de Hong Kong. L’histoire du film essaie de ne pas aller au-delà d’un drame personnel, laissant la place à de nouveaux rêves, mais son contexte actuel crée un contraste avec le titre sur les mesures coercitives prises face à la contrebande – que les activités du gouvernement diminuent ou non le nombre de biens qui passent la frontière de façon illégale, il semble qu’il n’y ait pas d’alternatives, à part de contempler la vue magnifique sur les montagnes.

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